« Pie XII, le dernier des autocrates » ? (Bernard Lecomte)

 

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Dans son Dictionnaire amoureux des Papes (2016), Bernard Lecomte consacre bien évidemment une notice à Pie XII. Rappelant sa formation de juriste et de diplomate, il dresse la liste des différents postes que celui-ci a occupé avant d’être élu au siège de Pierre. L’auteur souligne bien le paradoxe de Pie XII : pourquoi ce pape salué comme le défenseur de Rome et le sauveur de nombreux juifs bénéficie-t-il aujourd’hui d’une image de collaborateur ?

Si la notice se montre plutôt favorable à Pie XII on pourra regretter qu’il ne mentionne pas davantage les raisons de l’attaque qu’il a subi et l’orchestration de cette attaque par l’URSS. De même, comme le fait remarquer l’auteur, le pontificat de Pie XII s’est achevé treize ans après la fin de la guerre. Il est donc dommage que l’auteur ne mentionne pas les actions menées durant ce pontificat et les nombreux textes et encycliques écrits par ce pape. Certes les projecteurs braqués aujourd’hui sur Pie XII sont essentiellement consacrés au conflit mondial mais il aurait justement été utile, dans ce dictionnaire amoureux des Papes, de les détourner quelque peu de la guerre pour éclairer d’autres versants de son action. Jean-Baptiste Noé, historien

Extrait du livre (p. 486-489) de Bernard Lecomte :

Pie Xll (1939-1958)

Le dernier des autocrates

Eugenio Pacelli, lui, était né pour être pape. Toute sa biographie va dans ce sens. D’abord, il est issu d’une famille qui sert la papauté depuis trois générations : son grand-père Marcantonio a fondé L’Oservatore Romano et son frère aîné Francesco fut le négociateur des accords du Latran ! Ensuite, il est romain : il a passé toute son enfance à quelques jets de pierre du Vatican, sur l’autre rive du Tibre. Enfin, c’est un surdoué : toujours premier de sa classe, bac avec mention, facilité désarmante en droit, don des langues, etc. Ajoutez à cela une foi vivace et d’avantageuses relations familiales : très tôt, il entre à la curie comme assistant du chef de la diplomatie vaticane de Pie X, Mgr Pietro Gasparri, dont il devient l’adjoint dès 1911. Il n’a que trente-cinq ans.

À ce poste, il traite d’importants dossiers — la séparation des Églises et de l’Etat en France, la préparation d’un nouveau Code de droit canonique — qui le préparent aux plus hautes responsabilités. Au printemps 1917, il est sacré évêque et envoyé comme nonce apostolique à Munich, où il plonge au cœur des tractations engagées par Benoît XV pour sortir du conflit mondial. C’est là qu’il va subir l’agression d’un commando de communistes spartakistes, en avril 1919, avant d’être bientôt transféré à Berlin où se joue, dans les salons huppés des chancelleries, le sort de l’Europe. En 1930, c’est un diplomate hors pair et un germaniste confirmé qui devient, à cinquante-quatre ans, le secrétaire d’Etat de Pie XI.

Pendant neuf ans, il sert loyalement ce pape difficile à vivre — les colères d’Achille Ratti sont légendaires — et l’assiste notamment dans la rédaction de ses encycliques de 1937 fustigeant le nazisme et le communisme. Quand Pie XI meurt en février 1939, alors que le grondement des chars hitlériens fait trembler l’Europe, personne ne doute de son remplacement par le cardinal Pacelli : celui-ci est en effet désigné par le conclave le 2 mars, en moins de vingt-quatre heures. À la satisfaction de tous les États européens, à l’exception du Reich allemand.

Le nouveau pape fait tout pour enrayer la marche vers la guerre et proclame, pour cela, la neutralité du Saint-Siège. En vain. Ses appels à la paix sont sans effet, et il ne parvient pas à dissuader Mussolini de rallier Hitler. Impuissant face à la barbarie, on lui reprochera plus tard
cette neutralité qui l’empêche — autant que sa crainte de représailles massives — de dénoncer haut et clair, après 1942, la politique d’extermination des juifs menée par les nazis.

À la fin de la guerre, Pie XII est fêté par les Romains comme le defensor civitatis de la Ville éternelle — il a activement contribué à en éviter la destruction en 1944 — et par la communauté juive comme un bienfaiteur — il a sauvé des milliers de juifs en leur ouvrant les portes des couvents et des séminaires de la région. C’est beaucoup plus tard, après la sortie de la pièce Le Vicaire à Berlin en 1963, que l’on accusera durement ce pape de n’avoir pas assez protesté contre l’Holocauste.

Cette accusation est-elle injuste ? La question n’est pas simple, et il serait présomptueux de la traiter ici en quelques lignes. Faire de Pie XII, germanophile convaincu, un antisémite ou un pronazi avéré est contraire à la réalité. De même que l’accuser de partialité ou de pusillanimité. Mais que sa voix puissante ait manqué, à l’époque, n’est
pas contestable non plus, comme l’a magnifiquement écrit dès 1951 Fécrivain François Mauriac dans sa préface au Bréviaire de la haine de Léon Poliakov :

Nul doute que Poccupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles et que le silence du pape et de sa hiérarchie n’ait été un affreux devoir; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié, et quelles qu’aient été les raisons de leur silence.

Après avoir tenu la barre de l’Église pendant ces cinq ans de fracas et de drames, Pie XII régnera encore pendant treize années. Comme un ascète au visage émacié, au port altier, aux gestes hiératiques, à la voix théâtrale. Comme un autocrate qui ne jugea pas utile de remplacer son secrétaire d’État, Mgr Maglione, décédé en 1944. Comme un solitaire sûr de sa valeur et de son jugement, juste entouré de quelques proches parmi lesquels sa gouvernante, la célèbre sœur Pascalinafl qui Passistera jusqu’à sa mort dans sa résidence de Castel Gandolfo, le 9 octobre 1958.

Ses obsèques, très émouvantes, donnèrent lieu à l’un des plus grands rassemblements populaires de l’histoire du Vatican. À ce moment-là, personne n’imaginait que ce grand pape deviendrait, quelques années plus tard, un extraordinaire sujet de polémique…

Le pape François silencieux à Auschwitz

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« Ce pape vient spécialement pour rencontrer les rescapés », a témoigné une survivante de ce camp de la mort qui a fait 1,1 million de victimes pendant la Shoah…

Ce vendredi, le pape François, qui a visité l’ancien camp de la mort d’Auschwitz, a jugé que la « cruauté » qu’il y avait vue existait toujours dans le monde d’aujourd’hui. « Je ne veux pas vous affliger, mais je dois dire la vérité. La cruauté ne s’est pas arrêtée à Auschwitz et à Birkenau », a déclaré le souverain pontife en s’adressant aux participants aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) depuis une fenêtre du palais archiépiscopal de Cracovie. « Aujourd’hui aussi, tant de prisonniers sont torturés pour les faire parler, c’est affreux (…), beaucoup d’hommes et de femmes, dans des prisons surpeuplées, sont traités comme des animaux », a ajouté François.

À Auschwitz « nous avons vu la cruauté d’il y a 70 ans. Aujourd’hui, la même chose arrive dans tant d’endroits où il y a la guerre ». Dans le camp de la mort installé par les nazis allemands en Pologne occupée, le pape a gardé le silence, mais a exprimé sa réaction devant l’horreur dans le livre d’or : « Seigneur, aie pitié de ton peuple, Seigneur, pardon pour tant de cruauté », a-t-il écrit. Solitaire et recueilli, le visage grave, le souverain pontife a traversé à pied le célèbre portail orné des mots « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) en arrivant à l’ancien camp nazi, près de Cracovie. Ayant à peine franchi l’entrée, il s’est assis sur un banc et s’est plongé dans une prière silencieuse, la tête penchée, les yeux parfois fermés, pendant plus de dix minutes. Il a échangé ensuite quelques mots avec un groupe de douze rescapés du camp, Polonais, juifs et Roms, dont la violoniste de l’orchestre du camp, Helena Dunicz-Niwinska, 101 ans.

Parmi les rescapés, Janina Iwanska, 86 ans, a déclaré qu’elle était « très émue ». « Je voulais m’agenouiller devant lui, mais il m’a prise dans les bras et embrassée sur les deux joues », a-t-elle confié. Le pape lui a paru « non seulement très triste, mais également très fatigué ». La veille, elle avait déclaré avoir le sentiment que le pape venait avant tout pour voir les rescapés. « Les autres papes venaient visiter le site du camp, et par la même occasion rencontrer les survivants, et celui-ci vient pour rencontrer les rescapés », a-t-elle dit. François est allé prier dans la cellule de la mort du saint polonais Maximilian Kolbe, un prêtre qui a offert sa vie pour sauver celle d’un père de famille.
Psaume en hébreu

Il s’est ensuite rendu dans le camp d’Auschwitz II-Birkenau. Quelque 25 catholiques polonais qui avaient risqué leur vie pour aider des juifs sous l’occupation, nommés « Justes parmi les nations du monde » par l’institut israélien Yad Vashem, ont pu saluer le pape et recevoir de ses mains des médailles de son pontificat. Au mémorial de Birkenau, devant lequel le pape est passé lentement en silence, le psaume 130 a été chanté par le grand rabbin de Pologne Michael Schudrich en hébreu, puis lu en polonais par un prêtre venant d’une ville où une famille catholique entière avait été exterminée pour avoir accueilli et caché des juifs. Environ 1,1 million de personnes ont été tuées à Auschwitz-Birkenau, dont un million de juifs européens. En fin d’après-midi, le souverain pontife a présidé un chemin de croix à Cracovie devant plusieurs centaines de milliers de jeunes. Il y a appelé les chrétiens à aider les exclus et les réfugiés, tout en assurant que cette manière de suivre l’enseignement du Christ n’était pas « sadomasochiste ». « Nous sommes appelés à servir Jésus crucifié dans chaque personne marginalisée (…), dans celui qui est exclu, qui a faim, qui a soif, qui est nu, détenu, malade, sans travail, persécuté, réfugié, migrant », a-t-il dit. Mais « le chemin de la croix n’est pas un chemin sadomasochiste, il est le seul qui vainc le péché (…) en ouvrant les horizons de la vie nouvelle et pleine. »

Le pape François est le troisième pape à se rendre à Auschwitz-Birkenau. Jean-Paul II en 1979 et Benoit XVI en 2006, avaient prononcé des discours très forts pour dénoncer la Shoah. Ce vendredi 29 juillet au matin, le pape François a surtout voulu rester silencieux. Il voulait se rendre seul dans ce lieu d’horreur…

Un silence apprécié

Le journaliste de France 2 présent sur place, François Beaudonnet, a affirmé que le souverain pontife a « respecté son engagement : on l’a vu se recueillir, prier, on l’a vu meurtri, comme écrasé par le poids de ce lieu où sont morts plus d’un million de Juifs ». Ce journaliste a estimé « que le choix de ce silence – qui est évidemment tout sauf de l’indifférence – a plu à la communauté juive. Le grand rabbin de Pologne a déclaré : ‘Il faut rester silencieux sur place, pour ensuite lancer un cri très fort au monde’ ».


Pape François : comment interpréter son silence lors du déplacement à Auschwitz-Birkenau ?

Sources : AFP et France 2

Témoignage inédit sur le plan d’Hitler pour enlever Pie XII

PieXII-oiseauAntonio Nogara raconte, dans le journal officiel du Vatican, L’Osservatore Romano, en italien du 6 juillet 2016, « cette nuit de 1944… quand le substitut se précipita chez le directeur des Musées du Vatican ». Les alliés venaient de confirmer le plan de Hitler d’enlever Pie XII, déjà connu du pape grâce à l’ambassade d’Allemagne. Un témoignage oculaire important et inédit, traduit intégralement par Constance Roques pour Zenit, et reproduit ici.

Dans la Rome, « ville ouverte » de 1943 et 1944, le langage habituel recourait, avec une grande fréquence, aux mots s’éloigner, s’éclipser, se tenir en embuscade, se cacher, échapper, disparaître, en référence aux personnes, et cacher, masquer, camoufler, dissimuler, en référence aux choses ; des verbes qui se confrontaient aux noms d’arrestations, déportations, razzias, coups de filet, perquisitions et séquestrations, termes révélateurs de la situation difficile d’alors.

Malgré l’afflux de personnes déplacées en quête d’une aide et d’un refuge, la Ville surpeuplée semblait presque déserte. Promenades, réceptions et divertissements en général quasiment abolis ; les « sorties », parfois à la limite de l’aventure, étaient destinées à la recherche du strict nécessaire à repérer le plus près possible, en empruntant de préférence les chemins, ruelles et petites places où la contiguïté des magasins, porches et bifurcations offraient de plus grandes possibilités de se dissimuler ou des échappatoires.

Le soir, tout le monde à la maison, autour de radios grésillantes, de portée limitée ou troublée, le volume au plus bas, en quête d’informations, ou engagé, avec des proches et des voisins d’immeubles, dans des parties prolongées de « briscola », de « scopa » (jeux de cartes populaires, ndlt) et de jeux similaires, mais toujours l’oreille tendue pour percevoir le danger imminent dans le son suspect du pas cadencé d’une ronde, un ordre militaire sec, le bruit d’un véhicule, un coup de feu…

Les rassemblements indispensables pour des raisons vitales, prompts à se dissoudre au premier signal d’alarme, se formaient à l’abri des cantines publiques et des paroisses qui distribuaient des rations fournies par le vicariat ou par le Cercle de Saint Pierre qui, grâce à la générosité de la Société générale immobilière et à ses camions protégés par les drapeaux du Vatican – certains étaient aussi mitraillés, faisant des victimes parmi les chauffeurs – se trouvaient en Italie centrale (Ombrie et Toscane).

Dans l’attente des tours, l’anonymat et le caractère occasionnel des rencontres favorisaient les échanges de conversations de circonstance, banales et circonspectes, dans lesquelles la patience forcée commune se créait des moments d’exutoire par des interjections dont l’hyperbole sarcastique masquait souvent la protestation. Parmi toutes celles qui m’ont été rapportées, je fus frappé alors par celle de quelqu’un qui, racontant avoir assisté à des coups de filet systématiques et à des disparitions de parents et de connaissances, hasarda, d’un ton sournois : « il ne manquerait plus qu’ils nous emmènent le pape ! » L’expression, à la limite de l’imaginable, aurait eu l’effet voulu en se référant à la Coupole ou au Colisée mais, avec l’allusion au pontife, elle obtenait la plus grande efficacité, comme une malédiction dans la douleur, l’humiliation et l’effarement, réveillant dans le subconscient, croyant ou non croyant, la question angoissée : mais qu’en serait-il de Rome sans le pape, centre du christianisme ?

Le tourbillon des événements ne me détourna pas du souvenir de cette boutade, jaillie ingénument telle une effusion dans un moment de colère, mais pas si invraisemblable ni infondée du tout. Quelques semaines plus tard, le hasard allait m’en donner une preuve personnelle inattendue.

En 1921, étant donné les multiples charges qui étaient confiées à mon père Bartolomeo, outre la direction générale des Musées, le pape Benoît XV lui accorda, privilège convoité et exceptionnel pour un laïc marié avec des enfants, d’habiter dans le sacré Palais apostolique qui, avec les Musées, la Bibliothèque, les Archives et une partie circonscrite des jardins actuels, complétait le territoire du Vatican avant le Concordat et le traité du Latran de 1929. En dépit des meilleures dispositions de la part des officials compétents, l’exiguïté des lieux rendait difficile le repérage de locaux habitables et adaptés à un usage familial ; après plusieurs mois de recherche, l’attribution tomba sur un ensemble de salles abandonnées du Secrétariat des Brefs, donnant par deux amples baies vitrées sur le centre du bras central de la Troisième Loge, avec par derrière des chambres et des couloirs qui donnaient sur le corridor du Triangle. L’accès était à côté de l’ascenseur, qui fonctionnait à l’eau à cette époque et servait aussi les autres « loges » de la Cour Saint Damase.

Quand la Secrétairerie d’État était fermée, la Troisième Loge déserte devenait un déambulatoire idéal avec vue sur Rome d’un bout à l’autre, par beau temps comme par mauvais temps. Mes parents en profitaient le soir après le repas ; souvent je les rejoignais et plus d’une fois je les trouvai en train de converser avec Monseigneur Giovanni Battista Montini qu’ils rencontraient alors qu’il sortait, bien au-delà des horaires, de la Secrétairerie d’État pour rentrer dans son logement situé au dos de la Première Loge, non loin de l’appartement Borgia.

Les contacts de mon père, pour raison de travail, avec Mgr Montini étaient presque quotidiens et les rencontres vespérales répétées, devenues habituelles avec les années, avaient aussi pris une empreinte familière pour ma mère et pour moi. À part l’heure – il devait être vingt-trois heures – je n’éprouvai donc pas de surprise particulière lorsqu’à un moment avancé de la soirée, en plein hiver 1944, entre la fin janvier et les premiers jours de février, ayant entendu la sonnette de l’entrée, je me trouvai face à Mgr Montini qui, entrant rapidement et fermant immédiatement la porte dans son dos, me dit qu’il « devait » rencontrer « le professeur » d’urgence.

Embarrassé de me trouver en robe de chambre et en pantoufles, je le priai de s’asseoir dans le studio-bibliothèque et je courus chez mon père qui était déjà au lit sous deux lourdes couvertures, son bonnet de nuit sur la tête et un édredon sur les pieds. Le chauffage avait été interdit par manque de charbon et par respect pour les sacrifices imposés aux Romains par les circonstances ; la chambre, exposée au nord, était particulièrement froide.

Par les temps qui couraient, surpris mais non contrarié compte tenu du caractère d’urgence manifesté par un personnage connu pour sa discrétion, mon père se rhabilla prestement. Je ne me souviens pas comment je me suis occupé de notre hôte illustre jusqu’à ce que, plus rapidement que prévu, mon père apparaisse ; après un bref conciliabule entre eux deux, ils sortirent à la hâte : mon père emmitouflé tenant à la main le lourd trousseau des clés du Musée et de la Bibliothèque, Mgr Montini avec une torche électrique qu’il avait posée sur un coffre dans l’entrée, torche du type de celles dont étaient dotés les pompiers pour leurs rondes nocturnes.

Préoccupé pour la santé de mon père plus que pour les motifs de cette excursion qui avait clairement pour objet les musées, j’attendis avec ma mère le retour qui advint au bout de presque trois heures. Mon père, qui paraissait très éprouvé et transi, nous rassura laconiquement et, renvoyant le compte-rendu à de meilleures heures, se mit au lit avec détermination et l’air préoccupé.

Ce n’est que le lendemain après-midi qu’avec la recommandation de maintenir le secret absolu, mon père nous révéla que l’ambassadeur du Royaume-Uni, sir Francis d’Arcy Osborne, et le chargé d’Affaires des États-Unis, Harold Tittmann, avaient averti ensemble Mgr Montini qu’ils avaient eu vent, par leurs services militaires d’information respectifs, d’un plan avancé du Haut Commandement allemand pour capturer et déporter le Saint-Père sous le prétexte de le mettre en sécurité « sous la haute protection » du Führer. Auquel cas, considéré comme imminent, les forces alliées interviendraient immédiatement pour bloquer l’opération, y compris par des débarquements au nord de Rome et un lâcher de parachutistes. Il fallait par conséquent préparer aussitôt un refuge secret où le Saint-Père serait introuvable pour le temps strictement nécessaire, deux ou trois jours, à l’intervention militaire.

Telles étaient la substance et la portée de la démarche diplomatique anglo-américaine, confidentiellement exposée par Mgr Montini à mon père, mobile exceptionnellement dramatique de l’excursion nocturne, qui devait naturellement être gardée secrète. C’est dans ce but que, toujours selon le récit de mon père, la recherche commença cette nuit-là, de la Galerie lapidaire à l’escalier de Bramante et, de là, dans les locaux de la vieille Direction des Musées et annexes, autour de la Grande Niche, et de la cour octogonale jusqu’à la Cour de la Pomme de pin, sans négliger les pièces mineures servant de dépôts, débarras, vestiaires à adapter éventuellement ; mais malheureusement, la recherche autour de ces locaux s’avéra négative.

Excluant a priori, pour sa trop grande visibilité, la Pinacothèque et le bâtiment attaché à la nouvelle entrée, partiellement habité, et excluant les magasins des Marbres dont la structure les rendait inhabitables, une pause s’imposait. La recherche, jusqu’alors décevante, fut étendue à la Bibliothèque qui, ne présentant pas de solutions internes, inspira cependant à mon père, qui y avait travaillé plus de dix ans comme « scrittore » au début du siècle, l’idée de visiter aussi la Tour des Vents contiguë et la visite confirma les attentes.

La grosse tour massive et élégante, en état de semi-abandon, se révéla contenir un dédale de pièces, de couloirs, d’escaliers et de petites échelles, un mini-labyrinthe dans un emplacement favorable pour un trajet couvert et rapide à parcourir. Mgr Montini en sembla convaincu et conclut l’extraordinaire galopade en rentrant à la maison.

Il ne fait pas de doute qu’il s’est bien agi d’une galopade, vu le rythme de marche que Mgr Montini avait imprimé dans la fougue de sa recherche et auquel mon père, qui avait trente ans de plus que Montini, résista bien (Bartolomeo Nogara avait alors presque 76 ans, Montini 46). Mon père rappelait aussi que son illustre compagnon de galopade, malgré l’angoisse de la recherche, manifestait de temps en temps de brefs commentaires sur la beauté suggestive des œuvres d’art entrevues par intermittence dans un rayon de lumière, au cours de cette rapide recherche. Quant au choix définitif du refuge, mon père était personnellement convaincu du caractère improbable de la solution d’y recourir, s’agissant d’un expédient précaire, d’une sécurité relative et d’une validité dans le temps très réduite. Il avait aussi proposé à Mgr Montini un plan alternatif en réserve, à savoir d’étendre la recherche à la basilique Saint Pierre, avec ses tenants et ses aboutissants, souterrains compris, comme siège peut-être plus sûr dans la fâcheuse hypothèse de la séquestration du Saint-Père. Mon père conclut le compte-rendu, nous fixant d’un regard plein d’amour, par la phrase « Que Dieu nous aide », invocation qui était aussi une invitation : « Ne me posez pas d’autre question ».

Un long silence s’ensuivit, ma mère anéantie entre incrédulité et effarement, moi surpris par la tournure que prenaient à l’improviste des événements qui demandaient la recherche immédiate de solutions certainement à haut risque personnel, y compris pour les amis que nous avions aidés à se cacher au Vatican et que nous ne voulions pas abandonner. Outre le sort malheureux et humiliant du Saint-Père à qui nous étions liés par l’affection et la dévotion, planait sur nous la pensée oppressante qu’une visite des SS ne serait bénéfique pour personne, réfugiés juifs et non juifs, avec les mesures de rétorsion possibles sur les résidents ecclésiastiques et laïcs. Quelques semaines agitées se passèrent dans l’attente spasmodique autant que vaine de développements réconfortants de l’Opération Schingle, étant donné l’enchaînement d’informations contradictoires provenant de diverses sources autorisées elles aussi.

Je me souviens ensuite comme d’un jour de grand soulagement de celui où mon père, rentrant à la maison après une de ses visites presque quotidiennes à la Secrétairerie d’État, nous confia que le plan d’Hitler était déjà connu depuis longtemps du Vatican qui avait été alerté par des indiscrétions privées allemandes de personnes hostiles au plan en question. L’ambassade d’Allemagne elle-même aurait souligné à Berlin les inévitables réactions négatives parmi les populations catholiques, y compris dans les différents pays neutres. La folle opération redoutée n’aurait pas lieu grâce aux prises de position internes des autorités diplomatiques allemandes à Rome. Il est cependant certain que les appréhensions pour la sécurité du pontife ne prirent fin qu’après l’abandon de Rome par l’armée allemande.

La solution pacifique à cet événement ne dissipa nullement certains motifs de perplexité qui l’accompagnèrent et que nous ne pouvons négliger, puisque nous en parlons. Il est hors de doute que les informations apportées par les deux ambassadeurs alliés étaient d’une gravité telle, même par rapport à ce qui était déjà su, qu’elle incita Mgr Montini à s’activer aussitôt pour faire face immédiatement, à l’improviste, à une situation d’urgence. Il est aussi impensable que Mgr Montini n’ait pas aussitôt informé de la démarche diplomatique le cardinal Luigi Maglione, alors secrétaire d’État, sans exclure des consultations plus larges et plus hautes. L’intervalle d’environ quatre heures, entre ses remerciements aux deux ambassadeurs et la solitaire visite-intrusion chez Bartolomeo Nogara, trouverait son explication dans ces consultations internes préalables à la Secrétairerie d’État. L’assurance d’une intervention immédiate qui aurait libéré le pontife en l’espace de quelques jours firent sans doute affleurer des motifs d’incertitude et de scepticisme quant au très bref délai annoncé pour l’intervention militaire, comme sur la possibilité de s’opposer aux éventuels soldats allemands qui, certainement bien entrainés et préparés dans ce but, auraient agi à coup sûr en une demi-heure ou à peine plus.

Avec du recul, en reparlant de cette excursion nocturne avec les doutes qui l’accompagnèrent, mon père exprima sa conviction qu’en cette circonstance Mgr Montini, quelles que fussent ses estimations personnelles, s’acquittait d’un devoir avec les scrupules et le zèle qui le caractérisaient. Dans la situation dramatique de ces mois, la dénonciation conjointe des ambassadeurs des deux plus grandes puissances alliées ne pouvait en aucune manière être ignorée. Heureusement, l’exécrable événement fut conjuré, épargnant l’histoire de pages plus douloureuses que celles qu’elle avait déjà écrites en ces temps-là. Je considère aujourd’hui pratiquement partagée par tous la conviction exprimée par mon père que Pie XII, en raison de son sens élevé de la dignité, du caractère fort dont il a fait preuve en diverses circonstances et du sens élevé de l’honneur qui a toujours accompagné son magistère, n’aurait jamais admis de compromis en négociant sa propre sécurité contre des solutions incompatibles – même minimes – avec la dignité et le prestige du pontife et de l’Église.

L’évocation de souvenirs de cette période vécue intensément réveille encore en moi des émotions apaisées comme celle des amples baies vitrées de la Troisième Loge qui tremblaient au grondement cadencé des coups de canon sur le front, désormais proche des « Castelli Romani », annonçant des temps nouveaux qui allaient bientôt frapper à nos portes.

 

Vatican : un proche de Pie XII enterré dans la nécropole papale

Il n’y a pas que des papes dans la crypte-nécropole du Vatican, comme le rapport l’agence romaine I-média pour l’hebdomadaire catholique Famille Chrétienne.

Outre l’extravagante Christine de Suède (1626-1686) « reine des Goths, des Suédois et des Vandales » selon l’épitaphe en latin, se trouve le tombeau de l’empereur Otton II (955-983), dit « le sanguinaire », spécialement connu pour avoir d’avoir convié les seigneurs romains qui voulaient rétablir la République à un grand festin afin de mieux pouvoir les assassiner…  Certains personnages sulfureux, comme Alexandre VI Borgia (1492-1503), ne sont même plus présents dans la crypte… Précisons d’ailleurs que les dépouilles des papes béatifiés et canonisés sont habituellement exposées à l’étage supérieur, directement dans la basilique.

I-média nous parle également d’un prêtre enterré dans la crypte, bien connu de Pie XII : Ludwig KaasLudwing Kass

« Au fond de la crypte, devant le tombeau de l’empereur Otton II, se trouve à même le sol une plaque de granite rouge où repose un simple prêtre diocésain : Ludwig Kaas (1881-1952), patriote rhénan passionné de politique.

Élu député à partir de 1919, il conseille en 1920 le nonce apostolique en Allemagne Eugenio Pacelli, futur Pie XII (1939-1958). Dirigeant un parti centriste de 1928 à 1933, il vote les pleins pouvoirs à Adolf Hitler (*). Il négocie avec ce dernier le concordat entre le Vatican et le Reich.

Accusé de conflit d’intérêts par sa famille politique, le prélat allemand se voit obligé de démissionner et de rejoindre la Curie romaine. Pie XII le nomme en 1939 responsable des fouilles sous la basilique Saint-Pierre. Il redécouvre la tombe de Pierre pendant la Seconde Guerre mondiale. La sépulture de Mgr Ludwig Kaas sera déplacée dans la crypte à la demande du pape ».

(*) Comme le raconte Wikipédia, le vote des pleins pouvoir à Adolf Hitler se fit après avoir tenté de rétablir un travail parlementaire en coopération avec les nationaux-socialistes. Pour certains, le pape Pie XII et le cardinal Pacelli (futur Pie XII) soutinrent cette politique dans une lettre qui montrait Hitler comme un rempart contre le communisme, mais, toujours selon Wikipédia, « cela n’est cependant pas corroboré par d’autres sources et tant que les termes exacts ou les qualifications dans cette lettre ne seront pas connus, les interprétations resteront spéculatives ». Avec cette précision : « le pape commençait à se méfier de ce parti qui supprimait les libertés de l’Église en interdisant les associations de jeunesse catholique ».

« Quand Adolf Hitler devint chancelier le 30 janvier 1933, grâce à une coalition entre le NSDAP, le DNVP et des conservateurs indépendants qui excluait le Parti du Centre, Kaas se sentit trahi. »

Par la suite, Kaas s’opposa vigoureusement au nouveau gouvernement…

Pour en savoir plus : la page qui lui est dédiée sur Wikipédia

Le Vatican n’a pas aidé les criminels nazis à fuir

L’Osservatore Romano rapporte la thèse de Pier Luigi Guiducci, professeur d’histoire de l’Église au centre diocésain de théologie pour laïcs Ecclesia Mater de l’université du Latran (Zenit du 10 août). Un éclairage utile (on se souvient d’une scène du film Amen de Costa-Gavras qui appuyait cette thèse, cf photo).

Dans le film Amen

« L’Église et le Vatican n’ont en aucune façon aidé la fuite des criminels nazis », affirme Pier Luigi Guiducci, professeur d’histoire de l’Église au centre diocésain de théologie pour laïcs Ecclesia Mater de l’université du Latran. Des propos rapportés par L’Osservatore Romano du 26 mai 2015.

Auteur de l’ouvrage « Au-delà de la légende noire » (Oltre la leggenda nera, Milan, Mursia), il travaille depuis dix ans « dans les archives allemandes, croates, italiennes, argentines et américaines, pour démentir des affirmations qui se révéleront infondées ou inventées et ne résisteront pas à l’analyse historique ».

Pour l’historien, « l’Église et le Vatican n’ont en aucune façon aidé la fuite des criminels nazis. Si ceux-ci ont réussi à s’infiltrer parmi les réfugiés avec de faux papiers ou à utiliser des filières diplomatiques pour atteindre l’Amérique du Sud ou d’autres nations où ils pouvaient compter sur de bonnes couvertures, il n’y a aucune trace de connivences d’ecclésiastiques ou d’organisations catholiques, qui ne s’occupaient que d’activités humanitaires ».

Dans la préface du livre, le père jésuite Peter Gumpel, rapporteur de la cause de béatification du pape Pie XII, souligne que Pier Luigi Guiducci « est en mesure de prouver que les thèses de divers auteurs n’expriment, la plupart du temps, que des opinions, des suppositions, des convictions personnelles non confirmées par des documents historiques, qui font l’impasse sur des données divulguées après l’ouverture d’archives civiles ».

Source : Zenit

Père Marie-Benoît, le prêtre qui sauva 4500 Juifs

Père Marie-Benoît

Dans le Figaro, Jean Sévillia revient sur la figure de ce prêtre capucin encouragé par Pie XII en 1943 et qui a son arbre à Yad Vashem, comme « Juste parmi les nations ».

Dans ses souvenirs, tout avait commencé fin 1940, peut-être début 1941. Un homme était venu le voir, dans son couvent de Marseille, afin de lui demander de secourir une jeune fille juive et sa famille. Spontanément, le capucin avait accepté parce que, déclarait-il, «il ouvrait les bras à quiconque demandait de l’aide». A cette nuance près qu’à cette époque, ils n’étaient guère nombreux à tendre la main aux Juifs étrangers qui avaient fui les armées allemandes et que les conditions d’armistice et les directives de Vichy avaient placés dans une nasse. Mais le père Marie-Benoît n’était pas du genre à se laisser impressionner. Le bruit de son intervention s’était discrètement répandu, les cas s’étaient succédé. Il avait secouru dix, puis vingt, puis cent réfugiés juifs.

Le père Marie-Benoît sera un des premiers Français, en 1966, à être décoré du titre de «Juste parmi les nations».

Et cela avait continué: quatre ans durant, dans le sud de la France (Marseille et Nice) puis à Rome (en 1943 et 1944), le religieux avait fait de l’assistance aux persécutés et pourchassés de toutes sortes, Juifs, résistants ou aviateurs alliés, une véritable mission. Combien de personnes avait-il secourues? Le nombre de Juifs qui lui doivent la vie sauve est estimé à 4 500. Pie XII, en 1943, avait encouragé l’entreprise de ce fils de saint François qui sera un des premiers Français, en 1966, à être décoré du titre de «Juste parmi les nations»: à Yad Vashem, le Mémorial des héros et martyrs de l’Holocauste créé par l’Etat d’Israël, un arbre a été planté en son honneur.

Susan Zuccotti, une historienne américaine, consacre un livre à ce personnage qui mérite d’être connu. L’ouvrage ne remplace pas la biographie savante que Gérard Cholvy, professeur émérite à l’université de Montpellier, a publiée sur lui (Marie-Benoît de Bourg d’Iré, Cerf, 2010). Mais sa lecture donne à admirer l’itinéraire étonnant de Pierre Péteul, né dans une modeste famille de l’Anjou, entré en religion sous le nom de Marie-Benoît, devenu docteur en philosophie et professeur au Collège de son ordre à Rome. Ce héros modeste, mort en 1990, aura beaucoup compté dans le dialogue instauré après-guerre entre l’Eglise catholique et les Juifs, ce qui ajoute à sa dimension historique.

Père Marie-Benoît, de Susan Zuccotti, Bayard, 446 p., 34,90 €. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Shades of Truth : ce nouveau film sur Pie XII rend-il service à l’Histoire ?

Présenté par Zenit comme un succès avant même sa sortie en salle, ce film ne serait finalement pas si réussi, comme le rapporte cette dépêche I.média que nous publions ici. Le journal italien Famiglia Cristiana parle en effet d’un film “qui fait mal à l’Eglise“, jugeant qu’il “n’est pas un bon service“ rendu à la vérité historique, tandis que le journal du Vatican lui-même, L’Osservatore Romano, le trouve “globalement naïf et en conséquence, peu crédible“. On en jugera après avoir vu le film, mais précisons que sa réalisatrice et productrice, Liana Marabini, est la Présidente du festival Mirabile Dictu, lequel avait, en 2011, accordé le prix international du film catholique à la série Ainsi soient-ils, avant de le retirer sous la bronca des catholiques.

Shades of Truth - Pie XIIC’est dans une salle proche du Vatican que la réalisatrice italienne Liana Marabini a présenté en avant-première mondiale, le 2 mars 2015, le film Shades of Truth (Nuances de vérité), un long-métrage visant à réhabiliter Pie XII (1939-1958) accusé de silence face à la Shoah. Au lendemain de cette projection, L’Osservatore Romano a ouvertement critiqué ce film de mauvaise qualité, pourtant au service d’une bonne cause.

Très symboliquement, les responsables de ce film sur Pie XII présenté comme un évènement mondial avaient choisi pour la projection la date anniversaire de la naissance d’Eugenio Pacelli (2 mars 1876) et celle de son élection (2 mars 1939). “Pie XII est le personnage le plus incompris du 20e siècle“, a assuré sa réalisatrice, déplorant que ce pape soit “victime d’incompréhensions“. Elle voit ainsi en lui “le Schindler du Vatican“, jugeant que son intervention discrète a permis de sauver quelque 800 000 juifs.

Le film raconte la quête de vérité menée par un journaliste italo-américain contemporain d’origine juive, David Milano, sur l’attitude de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale. Voyageant à Rome, Jérusalem et Lisbonne, avec l’aide d’un ami prêtre, il revient peu à peu sur sa haine à l’égard de la figure de Pie XII au fil de ses découvertes et de ses rencontres avec des témoins historiques, des juifs sauvés grâce à l’intervention d’Eugenio Pacelli.

Si la volonté manifeste de défendre Pie XII et son action ne peut être objet de critiques, la qualité cinématographique de ce long-métrage est très relative, teintée de naïveté et de dialogues particulièrement simplistes, sans compter quelques erreurs grossières. Certaines réflexions semblent par ailleurs totalement superflues, comme celle d’un cardinal extrêmement favorable à Pie XII (interprété par le Français Christophe Lambert) qui critique au détour d’une réplique la possible révision du célibat sacerdotal dans l’Eglise et minimise les affaires de pédophilie au sein du clergé. Plus encore, lorsque le même cardinal Salvemini oppose Benoît XVI (2005-2013) et le pape François pour affirmer que le premier n’a pas eu peur de valider l’héroïcité des vertus de Pie XII.

Mieux vaut renoncer

Shades of Truth doit sortir au cinéma à partir du mois d’avril et devrait être présenté en marge du Festival de Cannes, au mois de mai prochain. Au lendemain de la projection en avant-première de ce film, plusieurs médias se sont montrés particulièrement sévères, à commencer par L’Osservatore Romano dirigé par l’historien italien Gian Maria Vian, auteur d’un ouvrage démontant la légende noire sur les silences de Pie XII.

“Ce n’est pas avec des travaux comme Shades of truth que l’on aide la compréhension historique de l’action de Pie XII et de son Eglise à l’égard du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale“, assure ainsi L’Osservatore Romano dans son édition datée du 3 mars. “Lorsque les moyens de production et artistiques ne sont pas à la hauteur d’un travail d’une telle envergure, il vaut mieux renoncer“, juge encore le ‘quotidien du Vatican’ pour qui “même avec des décors un peu arrangés et peu d’acteurs (…) il était possible de faire bien mieux“. En conclusion, L’Osservatore Romano assure que ce film est “globalement naïf et, en conséquences, peu crédible“.

Quant au quotidien de l’épiscopat italien Avvenire, il estime que le film Shades of truth part d’une “bonne intention“, mais “donne lieu à de nombreuses perplexités“. L’hebdomadaire catholique le plus lu d’Italie, Famiglia Cristiana, parle tout simplement d’un film “qui fait mal à l’Eglise“, jugeant qu’il “n’est pas un bon service“ rendu à la vérité historique. L’hebdomadaire note en particulier que l’affiche du film risque fort de déclencher une nouvelle polémique. L’image est tirée d’une vision du journaliste américain au cours de laquelle Pie XII lui apparaît avec une étoile jaune cousue sur sa soutane blanche, à côté de sa croix pectorale. Ce film, pour certains observateurs, pourrait paradoxalement causer du tort à la cause de béatification d’Eugenio Pacelli, actuellement en cours.

Source : i.Média. 3 mars 2015.

« Dieu est rouge » : l’exemple du père Zhang Gangyi

Dieu est rougeEglise d’Asie : l’écrivain chinois Liao Yiwu vit en exil à Berlin depuis 2011. Durant les années 1980, il est un poète majeur de l’avant-garde chinoise quand un de ses poèmes, « Massacre », à propos de l’écrasement du printemps de Pékin, le 4 juin 1989, le fait basculer dans la dissidence. Libéré en 1994 après quatre ans de prison, il mène ensuite une vie d’errance, voyant ses livres interdits par la censure. Devenus l’un des écrivains chinois les plus lus clandestinement dans son propre pays, L’Empire des bas-fonds (Bleu de Chine, 2003), saisissante galerie de portraits, puis Dans l’empire des ténèbres (François Bourin Editeur, 2013, réédité chez Books Editions), récit de son séjour dans les prisons chinoises, le font connaître du public occidental. Interrogé sur le caractère double de ses livres, à la fois témoignage et œuvre littéraire, il répond qu’avant de faire de la prison, l’aspect qui primait pour lui était la littérature. Après la prison, témoigner est devenu central. « Dans un pays comme la Chine, dire la vérité prend la première place. Si l’on met en balance littérature et recherche de la vérité, le principal est sans aucun doute de trouver les moyens par l’écriture de rendre le mieux compte de cette réalité », expliquait-il dans Courrier International en janvier 2013. Le mois dernier, Liao Yiwu était de retour en France pour la publication de son livre Dieu est rouge. Ecrit en 2011, publié en février 2015 par Books Edition et Les Moutons Noirs, ce livre est le récit des rencontres faites par Liao Yiwu avec des chrétiens du Yunnan, du Hebei, de Pékin et de quelques autres régions en Chine.

Parmi ces rencontres, celle du Père Zhang Ganguyi,envoyé par Pie XII dans un camp de prisonniers au tout début de la guerre…

Zhang Gangyi a toute une histoire. Il est né en 1907 dans une famille de catholiques du village de Xincheng, dans le canton de Xiyang, sous-préfecture de Sanyuan, province du Shaanxi. À l’âge de dix-huit ans, il est entré au petit séminaire de Tongyuanfang, une des premières bases du catholicisme implantées dans le Shaanxi. Vers 1930, il a été choisi par des franciscains italiens parmi les élèves du séminaire du Sud du Shaanxi, à Ankang, pour aller se perfectionner au siège italien de l’ordre des Franciscains. Il a commencé à étudier en 1932 ; trois ans plus tard, il prononçait ses premiers vœux et le 15 août 1937, jour de l’Ascension, il était ordonné prêtre. Peu après, la Seconde Guerre mondiale a éclaté et le pape Pie XII a choisi d’envoyer Zhang Gangyi comme aumônier dans un camp de prisonniers de guerre.

À l’époque, l’Italie de Mussolini était une grande caserne. Il fallait montrer ses papiers partout. Le prêtre Zhang a été arrêté, et lorsqu’on l’a interrogé, il a déclaré dans un anglais fluide : « Je suis un missionnaire et non un prisonnier de guerre. » Mais on lui a répondu : « Vous venez d’un pays ennemi, vous êtes donc un prisonnier de guerre. » Il a argumenté : « À part Satan, Dieu n’a pas d’ennemis. » L’homme a répliqué en riant : « Dans l’état de guerre actuel, il n’y a rien d’autre que Satan ; le Vatican a été décrété zone interdite. »

Zhang Gangyi s’est donc retrouvé, lui, missionnaire chinois, au milieu de plusieurs milliers de prisonniers de guerre alliés anglais, américains, dans ce camp, cerné de hauts murs, de grillages, avec des systèmes d’alarme, des miradors et projecteurs comme on en voit dans les films sur la Seconde Guerre mondiale. Il n’a pas été long à devenir célèbre car, sans se soucier de sa situation humiliante, il passait ses journées à psalmodier la Bible, priant de tout son cœur et se rendant utile à tous. Il tenait compagnie aux blessés et aux malades, sans épargner sa peine ni craindre les reproches ; en outre, chaque semaine, il disait la messe dans sa cellule, priant Dieu de mettre fin à la guerre et de permettre aux prisonniers de rentrer chez eux. Mussolini lui-même entendit parler du « prêtre chinois » et voulut le rencontrer. C’est ainsi que le destin tragique du prêtre Zhang a brusquement changé : on l’a extrait de sa cellule et il est effectivement devenu l’aumônier en titre du camp. Il pouvait bavarder librement avec n’importe quel détenu, ce qui lui a permis d’échapper provisoirement à sa situation terrifiante, de se rapprocher du paradis et d’atteindre une joie spirituelle pure. À la fin, les gardiens du camp lui faisaient confiance et le respectaient ; au point qu’ils lui laissaient parfois les clés des cellules.

Après la reddition italienne, en 1943, le camp passa sous le contrôle des Allemands, et à la fin de l’année 1944, Zhang Gangyi apprit que quelque quatre mille prisonniers de guerre allaient être fusillés. Par une nuit d’orage, tandis que la foudre déchirait les nuages, il libéra les détenus en leur disant : « Vous êtes les enfants de Dieu. Nul autre que Jéhovah n’a le droit de vous priver de votre liberté ! Suivez-moi et fuyons cet enfer. Rentrez chez vous et retrouvez vos proches. Tous les êtres vivants sont égaux, Dieu est avec vous. » Il prit la tête des prisonniers qui s’emparèrent des armes des gardiens. Ils coupèrent l’alimentation électrique et prirent la fuite.

Que lui est-il alors arrivé ?

D’après ce que l’on peut lire sur Internet, il a été repris par les nazis et condamné à mort. Il devait être fusillé le 15 janvier 1945, à 8 heures. Juste avant l’exécution, il fut sauvé, comme par miracle, par une intervention aérienne des Alliés. Il est ensuite resté caché au Vatican pendant trois mois environ, jusqu’à la fin de la guerre. Mais j’ai entendu dans le Shaanxi une autre version, plutôt pittoresque, que je n’ai pu vérifier. Elle dit ceci. Quand les prisonniers se furent échappés, le père Zhang a enfilé la robe d’une femme du coin, s’est coiffé d’un foulard à fleurs et, ayant accompli sa mission, a continué son chemin vers le Saint-Siège. Il a pris le train en direction de Rome. Il a fini par franchir la frontière avec le Vatican et par s’y réfugier. Puis il a pénétré dans la basilique Saint-Pierre par une porte dérobée. Caché derrière des colonnes, il a vu entrer un diacre et l’a suivi en catimini en traversant diverses salles immenses. Le diacre marchait à grands pas, la tête haute, sans jeter le moindre regard de côté. Le père Zhang, courbé en deux, cavalait derrière, le souffle court. Tout à coup, il a perdu de vue le diacre, qui avait tourné dans un couloir de ce véritable labyrinthe que constitue l’ensemble de la basilique, de la chapelle Sixtine, de la bibliothèque et des appartements pontificaux. Le père Zhang se demandait où il avait bien pu passer, quand soudain quelqu’un lui a fait un croc-en-jambe et l’a jeté à terre. En fait, le diacre s’était aperçu qu’il était suivi et croyait avoir affaire à une femme de mœurs légères. Aussi a-t-il été terriblement surpris quand, arrachant le foulard à fleurs que le père Zhang portait sur la tête, il a découvert la vraie nature de celle qui gisait à terre. « Est-il possible, s’écria-t-il, que tous les hommes portent ça en Orient ? »

Le père Zhang, qui n’était pas d’humeur à plaisanter, s’est relevé, les yeux gonflés de larmes. S’efforçant de se calmer, il a raconté en anglais son parcours et exposé l’objet de sa mission. Une demi-heure plus tard, le diacre pleurait lui aussi. Ils se sont étreints longuement, puis le diacre a conduit le père Zhang dans un local voisin de la place Saint-Pierre afin qu’il puisse se laver, se changer et prendre un repas avant d’aller, en hâte, rendre compte au pape.

Le soir même, Pie XII a reçu officiellement le père Zhang Gangyi et bavardé en privé avec lui jusque tard dans la nuit. Il a lui aussi fondu en larmes et, après un long moment, il a dit à son hôte, en lui tapant sur l’épaule : « Zhang, restez donc ici pour servir Dieu. »

Le père Zhang s’est levé pour répondre au pape : « Je remercie Sa Sainteté pour cette faveur, mais Zhang n’a accompli que la moitié de sa mission. Permettez-lui de rentrer dans son pays, afin de propager l’Évangile de Dieu auprès de ses compatriotes plongés dans l’ignorance. »

Le pape a insisté : « Distingué Zhang ! Servir au Vatican, c’est aussi une mission ! »

Le père Zhang s’inclina : « J’obéirai à l’ordre de Sa Sainteté jusqu’à la fin de la guerre et étudierai jour et nuit. Ensuite, je m’en retournerai ; le Vatican n’est pas seulement une ville, son domaine spirituel s’étend sur l’Occident comme sur l’Orient. Partout où se rend un missionnaire, des miracles peuvent se produire. »

Par la suite, le père Zhang a repoussé les invitations réitérées du pape à rester. Dans le mois où la Seconde Guerre mondiale a officiellement pris fin, il a fait ses bagages pour se préparer à rentrer au pays. Au moment où il quittait le Vatican, le gouvernement italien de l’après-guerre a envoyé une voiture à son intention. Comme il avait accompli une action d’éclat en libérant des prisonniers de guerre, il a été décoré de la médaille de héros de première classe de l’Etat. Il a également été invité à dire une messe dans une grande église du centre de Rome, afin de prier pour le repos de l’âme des personnes de différentes couleurs tombées pendant la guerre.

Le Pie XII de Pierre Milza : contre-point

Pie XII - Pierre MilzaIl y a quelques semaines, nous avons publié ici une courte recension du livre de Pierre Milza, par l’historien Jean-Baptiste Noé. Un autre historien, Yves Chiron, nous a écrit depuis pour nous dire qu’au contraire, il n’avait pas aimé ce livre. Comme ce site a pour principale ambition, depuis sa création, de promouvoir un débat d’historiens sur la question Pie XII, nous publions cette nouvelle recension tirée de son bulletin ALETHEIA.

Dans l’édition, et plus particulièrement en histoire, sont publiés deux types de livres : ceux que l’auteur propose à son éditeur (avant ou après les avoir rédigés) et ceux que l’auteur a écrits sur une suggestion de son éditeur. Ces derniers ouvrages, dits « de commande », ne seront pas de mauvais livres si l’auteur a la compétence pour les écrire et s’il y consacre le temps et la rigueur nécessaires.

À l’évidence, le Pie XII que Pierre Milza publie chez son éditeur habituel, est un livre de commande. Malheureusement, le résultat est plus que décevant.

Pierre Milza, ancien professeur à l’École des Sciences politiques, où il a dirigé le Centre d’histoire de l’Europe du XXe siècle, est un spécialiste de l’Italie contemporaine et de l’histoire des relations internationales. Les biographies de Mussolini (1999) et de Garibaldi (2012) qu’il a publiées font référence et ont été traduites en italien.

En s’engageant, sans doute à la demande de son éditeur, dans la rédaction d’une biographie d’Eugenio Pacelli, devenu Pie XII, Pierre Milza restait dans une période et un pays qu’il connaît bien, mais il s’aventurait dans un monde – l’Église catholique – et dans des problématiques d’histoire religieuse qui lui étaient très largement étrangers. Dans les dernières pages de son livre, il reconnaît, incidemment, qu’il est « non-spécialiste de l’histoire religieuse » (p. 445). Cette limite reconnue, il aurait dû – ou son éditeur aurait dû – faire relire son manuscrit par quelque lecteur plus familier de l’Église et de son histoire. Cela aurait évité la publication de bourdes, d’erreurs et d’approximations calamiteuses qui parsèment tout le livre :

  • Le cardinal Pecci (le futur Léon XIII) aurait créé « en 1859, dans son diocèse de Pérouse, une académie pontificale romaine de Saint Thomas Aquin, destinée à enraciner dans les esprits la pensée du moine italien [sic] » (p. 35). Une Académie pontificale, comme son nom l’indique, ne peut être établie que par le pape, celle-là fut fondée en 1879 à Rome par Léon XIII.
  • Le moderniste Alfred Loisy est présenté comme « un élève de [Mgr] Duchesne » (p. 45), ce qu’il ne fut jamais, ni chronologiquement, ni intellectuellement.
  • « Sous-secrétaire aux Affaires ecclésiastiques extraordinaires depuis mars 1911, Pacelli était devenu secrétaire adjoint l’année suivante, tandis que son mentor, le cardinal Gasparri, qui occupait le poste depuis plus de dix ans, était élevé au rang de cardinal secrétaire d’État » (p. 55). La chronologie est embrouillée et il y a confusion dans les fonctions : Pacelli est nommé pro-secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires le 20 juin 1912 et secrétaire le 1er février 1914 ; Gasparri, nommé secrétaire aux Affaires ecclésiastiques extraordinaires le 23 avril 1901, est créé cardinal en 1907 et n’est nommé secrétaire d’État que le 13 octobre 1914.
  • Le cardinal Merry Del Val n’a pas été « congédié sans ménagement » par Benoît XV. Lorsque celui-ci est devenu pape, comme il arrive souvent au début des pontificats, il a nommé un nouveau secrétaire d’État et il a nommé l’ancien, le cardinal Merry Del Val, secrétaire de la Congrégation du Saint-Office, fonction éminemment importante (équivalente aujourd’hui à celle de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi).
  • Particulièrement incompréhensible est le passage suivant : « Gasparri doit publier à son tour une ”interview” du journaliste français qui sera publiée dans le Corriere d’Italia et dont le brouillon conservé dans les archives du Vatican, est très clairement de la main d’Eugenio Pacelli » (p. 62). Il s’agit en fait de ce qu’on a appelé l’ « affaire Latapie » : le journaliste français Louis Latapie a publié le 22 juin 1915 dans La Liberté un long article qui se présentait comme le compte-rendu d’un entretien avec Benoît XV. L’article fit grand bruit, fut contesté dans son authenticité et le cardinal Gasparri y répondit par une interview accordée au Corriere d’Italia le 28 juin.
  • On s’amuse à trouver successivement mention d’un « Monsignore Uditore » (p. 86), d’un « Monsignor Uditore » (p. 89), et même d’un « Mgr Auditeur » (p. 91), pour désigner le même personnage : Mgr Schioppa, auditeur à la nonciature de Munich.
  • On cherchera en vain à identifier qui est ce « cardinal Emmanuel » (p. 106) qui aurait qualifié de « chef d’œuvre de diplomatie et de science juridique » le concordat signé entre la Bavière et le Saint-Siège le 29 mars 1929.
  • la rencontre secrète entre le cardinal Gasparri, secrétaire d’État, et Mussolini n’a pas eu lieu « en janvier 1923 », sous le pontificat de Pie XI (p. 124), mais en juillet 1921, sous le pontificat de Benoît XV.
  • le cardinal Pacelli est présenté (p. 172) comme l’auteur d’une lettre pastorale datée du 3 janvier  1937 qui, en réalité, a été rédigée et publiée par les évêques allemands.
  • « toutes les églises d’Allemagne (plus de 1100)… » (p. 178) : chiffre bien faible, évidemment erroné, qu’on peut, peut-être, mettre au compte d’une erreur de lecture.
  • À trois reprises, Pierre Milza nous parle du « cardinal Inninzer  [sic] » (p. 195), pour Innitzer. Et il affirme que c’est « dans l’Osservatore romano » (p. 195) qu’Innitzer, archevêque de Vienne, a publié une lettre pastorale incitant le fidèle et le clergé autrichiens à accepter l’Anschluss. Ce n’est bien sûr pas dans le journal du Vatican qu’Innitzer a publié sa déclaration tant contestée et, au contraire, Pie XI l’a obligé à faire une rétractation publique.
  • le cardinal Maglione est présenté comme « en poste à Paris » (p. 209) lorsque Pie XII le nomme secrétaire d’État en 1939, alors que Maglione a quitté ses fonctions de nonce à Paris en 1935, lorsqu’il a été créé cardinal.
  • Pierre Milza parle de « l’échec des tentatives [de paix] engagées par Benoît XV avant et pendant la Première Guerre Mondiale » (p. 220), regrettable bourde puisque Benoît XV n’est devenu pape qu’un mois après le début de la guerre et qu’auparavant il n’a en rien été mêlé à quelque tentative diplomatique pontificale pour empêcher la guerre.
  • les fidèles du diocèse de Toulouse sont présentés comme étant, en 1942, « pour une bonne part de ruraux, souvent analphabètes » (p. 278). Pierre Milza se trompe, au moins, de siècle.
  • Pierre Milza dit que Pie XII, en 1945, « continue de nager quand il en a l’occasion – Rome présente à cet égard des commodités dont jouissent peu de capitales européennes », « mais, ajoute-t-il, Pie XII n’a guère de temps à consacrer à cette activité, pas plus qu’il n’en a pour répondre aux invitations d’amis cavaliers appartenant à l’aristocratie romaine » (p. 374-375). Là on n’est plus dans l’erreur factuelle, on est dans la sornette : imagine-t-on Pie XII nageant ou caracolant en 1945 !
  • « la Pologne, la Slovaquie, la Lituanie ou encore la Hongrie » sont décrits, en 1945, comme des pays abritant « de fortes minorités catholiques » (p. 398) alors qu’il s’agissait, à cette époque, de pays très majoritairement catholiques.
  • Pierre Milza nous parle du « père Laraona [sic], un jésuite, secrétaire de la Sacrée Congrégation des Religieux » (p. 410). Il s’agit du P. Larraona, clarétin, qui sera créé cardinal en 1959.
  • le dogme de l’Immaculée Conception est présenté comme « formulé lors du premier concile du Vatican convoqué par Pie IX qui siégea en 1870 » (p. 412), alors qu’il l’a été par le seul Pie IX en 1854.
  • la principale voyante de Fatima est appelée « Lucia dos Passos » (p. 434), alors qu’elle se nommait Lucia dos Santos.
  • le Sacré Collège est ainsi présenté à la fin du pontificat de Pie XII : « le nombre des monsignori est tombé à treize d’un âge moyen de soixante-seize ans, ce pour assumer vingt et un sièges de rang cardinalice » (p. 438). Phrase incompréhensible, pour décrire une réalité bien connue : à la mort de Pie XII, le Sacré Collège ne compte que 53 cardinaux (effectif nettement inférieur au nombre maximal fixé à 70 par Sixte Quint).
  • le futur Jean XXIII est qualifié de « cardinal » en 1941 (p. 444), alors qu’il n’a été créé cardinal qu’en 1953.

Des lacunes incompréhensibles

Hormis ces erreurs factuelles, dont la liste n’est pas exhaustive, il y a une déficience dans l’information, surprenante de la part d’un historien éminent. On n’insistera pas sur les incohérences de la bibliographie où manquent, entre autres, les ouvrages nombreux et utiles de Sœur Margherita Marchione ; le Pio XII. L’Uomo e il pontificato (1876-1958) publié par le Comité pontifical des Sciences historiques en 2008 ; l’essai très important de Sandro Magister, La Politica vaticana e l’Italia 1943-1978 (Rome, 1979).

Les sources, elles, sont d’une indigence stupéfiante. Pierre Milza n’a consulté aucun fonds d’archives, ni français ni du Vatican. Les rapports et les dépêches des ambassadeurs de France près le Saint-Siège pendant les pontificats de Pie XI et de Pie XII sont facilement consultables aux archives du Ministère des Affaires étrangères. Si les Archives Secrètes Vaticanes ne sont pas encore ouvertes aux chercheurs pour la plus grande part du pontificat de Pie XII, elles le sont pour les pontificats antérieurs où le futur Pie XII a exercé d’importantes responsabilités. Les historiens sont loin d’avoir exploré tous ces fonds qui, d’année en année, s’enrichissent grâce à leur classification et leur indexation.

Certains de ces fonds des Archives Secrètes Vaticanes concernant Pie XII ont été publiés : Inter Arma Caritas (Archivio Segreto Vaticano, 2008), recueil de documents, en 2 volumes, sur l’Office d’information sur les prisonniers de guerre créé par Pie XII ; I « Fogli di udienza » del cardinale Eugenio Pacelli, Segretario di Stato (Archivio Segreto Vaticano, 2 vol. parus à ce jour, 2010 et 2014), constitués des très abondantes notes prises par le cardinal Pacelli au sortir de chacune de ses audiences avec Pie XI. Qu’un biographe de Pie XII ignore ces deux sources documentaires est incompréhensible.

Reste la méthodologie hasardeuse de ce livre. Il se veut une biographie complète, et comprend un chapitre sur l’enfance, la jeunesse et la formation du futur pape. Mais on constate assez vite que l’auteur s’est surtout intéressé à l’attitude du Secrétaire d’État puis du pape face au communisme et surtout face au régime hitlérien et à la persécution des Juifs. Les nombreuses analyses consacrées à ces sujets ne sont pas toujours très claires, mais on ne peut que rendre justice à l’auteur de conclure au terme de son ouvrage à « un non-lieu pour Pie XII » (p. 448) concernant son supposé « silence » face au génocide juif.

En revanche, les semblants de chapitres consacrés au pontificat de Pie XII en tant que tel sont d’une indigence rare. L’auteur s’est focalisé sur quelques épisodes : les « visions de Pie XII », la question des prêtres-ouvriers (dossier qu’il ne maîtrise pas du tout), la supposée « révolution des couvents » que Pie XII aurait engagée en septembre 1952… et qui n’a jamais existé.

Il méconnaît tout le reste : les réformes liturgiques ; le schisme de l’« Église patriotique chinoise » ; la politique missionnaire (poursuite de l’indigénisation de l’épiscopat, internationalisation du Sacré Collège, encyclique Fidei donum) et de nombreux autres sujets.
En fait, des actes du pontificat de Pie XII (innombrables encycliques et discours, constitutions apostoliques, etc.), Pierre Milza n’a rien lu ou presque rien. Il semble ne pas connaître – du moins il ne les a ni utilisés ni cités – les Actes de S.S. Pie XII (Bonne Presse, en 20 volumes) ou les Documents pontificaux de S.S. Pie XII (Éditions Saint-Augustin, en 15 volumes).

Bref, à cause de ses imperfections trop nombreuses et de ses oublis importants, on peut se passer de la lecture  de ce Pie XII. Pour une vue d’ensemble, large et honnête, on peut renvoyer au Pie XII du vaticaniste Andrea Tornielli (Tempora/Éditions du Jubilé, 2009, 809 p.). Pour une étude de la politique de Pie XII pendant et après la guerre, étude fondée sur de nombreuses sources d’archives, on renverra à Pie XII. Diplomate et pasteur (Cerf, 2003) de Philippe Chenaux, professeur à l’Université pontificale du Latran.

Pie XII, le « Schindler » du Vatican ?

Pie XII

Le film-enquête « Shades of Truth » (Ombres de vérité), sur l’action de Pie XII en faveur des juifs pendant la shoah, a été projeté en avant-première à l’Institut « Maria Bambina » de Rome, le 2 mars 2015, jour anniversaire de sa naissance et de son élection comme pape.

Add. 11/03/2015 : ce film crée la polémique. Lire notre nouvel article.

Réalisé par l’historienne Liana Marabini, il sera présenté en mai (hors compétition, ndlr) au Festival de Cannes, et en septembre à Philadelphie, lors de la VIIIème Rencontre mondiale des familles à laquelle participera le pape François.

Pour Liana Marabini, ce film montre le pape Pacelli comme « le Schindler du Vatican » : il réhabilite en effet Pie XII, en révélant son œuvre silencieuse mais imposante en faveur du peuple juif pendant la seconde guerre mondiale. Se basant sur plus de cent mille pages de documents et de témoignages inédits, il affirme que la diplomatie de Pie XII a permis de sauver huit cent mille juifs de la persécution nazie.

Une action qui a commencé bien avant le 16 octobre 1943, jour où des patrouilles de SS firent irruption dans l’ancien ghetto de Rome, arrachant hommes, femmes et enfants juifs à leurs habitations. Déjà, depuis que les lois raciales fascistes avaient été adoptées, en novembre 1938, celui qui était alors le cardinal Eugenio Pacelli avait commencé à se mobiliser, en tant que Secrétaire d’État du Vatican, pour garantir une protection aux juifs frappés d’interdiction de travailler dans les établissements d’État et dans les entreprises publiques ou semi-publiques.

A titre d’exemple, le P. Peter Gumpel, sj, postulateur de la cause de béatification de Pie XII, évoque pour Zenit l’histoire du juif Guido Mendes, un ancien compagnon d’école d’Eugenio Pacelli, qui, avec sa famille, put se réfugier en Suisse grâce à un sauve-conduit qui lui fut fourni par l’intermédiaire du cardinal Eugène Tisserant, de la Secrétairerie d’État du Vatican.

Mais la main tendue à la famille Mendes n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. À travers un ensemble de canaux non officiels, de directives, de messages chiffrés et de contacts avec des bienfaiteurs, le Saint-Siège mena une œuvre conséquente d’assistance aux juifs. Tout d’abord, rappelle le P. Gumpel, « pour permettre aux juifs moins aisés de s’expatrier vers l’Amérique, on lança « l’Oeuvre Saint-Gabriel » : grâce à un accord avec le président brésilien Getúlio Vargas obtenu par le cardinal Pacelli, trois mille juifs ayant fui l’Italie et l’Allemagne trouvèrent refuge au Brésil ».

L’action d’Eugenio Pacelli se poursuivit après son élection comme pape. Les églises, les paroisses et les couvents ouvrirent en secret leurs portes aux nombreux juifs – et non-juifs – qui fuyaient la persécution. Comme l’ont confirmé différentes sources, par l’intermédiaire du P. Robert Leiber, secrétaire particulier de Pie XII, le pape donna personnellement aux établissements de l’Église l’ordre d’offrir un refuge aux fugitifs. Mgr Giovanni Battista Montini, proche collaborateur du pape, fut chargé de cette tâche. On estime que, grâce à l’accueil offert par l’Église catholique, 4.447 juifs furent sauvés dans la seule ville de Rome.

« Un certain nombre de juifs étaient cachés au Vatican, explique le P. Gumpel, et Pie XII insista pour qu’ils y restent tout le temps nécessaire, au risque de se heurter à qui voulait au contraire les renvoyer. »

Non seulement des vies humaines furent sauvées, mais d’autres ont vu le jour grâce à l’aide offerte par l’Église. Le nombre de juifs qui trouvèrent refuge à Castelgandolfo, dans les murs du palais pontifical, n’est pas précisé. En revanche, on connaît le nombre de femmes juives, enceintes, qui accouchèrent en ces lieux : « Une quarantaine d’enfants juifs sont nés dans la résidence de Castelgandolfo, certains même sur le lit personnel de Pie XII. Le pape en était informé et il a envoyé des vivres », précise le P. Gumpel.

Lorsque Pie XII meurt, le 8 octobre 1958, diverses associations et quotidiens juifs et sionistes du monde entier, les rabbins de Londres, Rome, Jérusalem et d’autres en France, Égypte et Argentine, pleurent la disparition de ce pape que Golda Meir, ancienne premier ministre israélien, a défini comme « un grand serviteur de la paix ».