• Les faits


L’historienne italienne, Emma Fattorini, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de la Sapienza (Rome) vient de publier Pie XI, Hitler et Mussolini – la solitude d’un pape. Cet ouvrage est particulièrement consacré aux dernières années du pape et à sa lutte contre les totalitarismes. Il ne s’agit donc absolument d’un livre sur le pape Pie XII, même si l’historienne énonce les relations qu’entretenait Pie XI avec son secrétaire d’Etat.

A l’occasion du 10e anniversaire du Concordat entre l’Italie et le Vatican, le 11 février 1939, Pie XI avait prévu de prononcer un discours ferme contre le fascisme et qui dénonce notamment, selon La Croix, « une presse qui peut tout dire contre nous , jusqu’à la ferme volonté de nier toute persécution en Allemagne ». Ce texte est reproduit intégralement dans l’ouvrage de Mme Fattorini. Or, Pie XI mourant la veille, ce texte ne fut pas prononcé.


  • L’auteur


Pour les amateurs de Pie XII, Emma Fattorini n’est pas une inconnue. Universitaire respectée, elle fut parmi les premières à se plonger soigneusement dans les archives du Vatican. Elle publia notamment, en 1992, L’Allemagne et le Saint-Siège. La nonciature entre la grande guerre et la République de Weimar (Editions Il Mulino). Cet ouvrage livre une partie de la correspondance de Munich de Mgr Pacelli avec la secrétairerie d’Etat entre sa nomination de nonce en mai 1917 et l’occupation française de la Ruhr en 1923.

Ce travail sérieux a notamment été déformé par divers chercheurs qui se sont contentés de puiser des propos sortis de leur contexte. C’est par exemple le cas du journaliste John Cornwell (cf. Article à son sujet), qui osera même affirmer qu’il est le premier à avoir mis la main sur ce document – qu’il tronquera impunément au passage – et de l’historienne Annie Lacroix-Riz.

La compétence de Emma Fattorini n’est pas à remettre en cause. Toutefois, ses travaux font souvent l’objet de dé(sin)formations volontaires


  • Un discours censuré ?


La Croix et Libération, incapables de mener à bien leur travail de journalistes, se contentent, en partie, d’un communiqué tout fait de l’AFP. Ce dernier se concentre exclusivement sur ce détail du discours de Pie XI que Pie XII aurait, pour reprendre un mot un mot de La Croix, « censuré ». L’orientation même donnée par ce simple terme en dit long.

Tout d’abord, il convient de rappeler qu’un pape n’a aucun devoir de publier un texte de son prédécesseur. Ce n’est donc pas le censurer que de l’archiver. Libération accuse le pape Pacelli d’avoir « fait délibérément disparaître le texte ». Je lui donne raison : il eut en effet été curieux qu’il ait disparu tout seul ! Delà à affirmer qu’il a voulu le supprimer complètement, c’est absurde : comment aurait-il permis qu’il soit archivé, comme tous documents, au Vatican ? Plus raisonnablement, Pie XII a jugé qu’il était bon de ne pas le divulguer.

On peut lui donner tort ou raison. Si nous ne connaissions que ce seul texte sur toute la période, nous serions en droit d’accuser Pie XII de lâcheté, d’antisémitisme (quoique que ce texte, s’il dénonce des persécutions, ne semble pas désigner les Juifs… ce qui aurait été probablement reproché à Pie XII s’il l’avait lui-même écrit), voire d’accointance avec les totalitarismes. Mais nous savons tous les discours qu’il a pu prononcer et les actions qu’il a pu mener par ailleurs : ces accusations n’ont donc aucun sens.

Pourquoi a-t-il choisi de ne pas le divulguer ? Osons quelques éléments de réponse. Tout d’abord, ce texte était historiquement marqué : il ne devait pas être prononcé à n’importe quel moment, mais au 10e anniversaire du Concordat entre l’Italie et le Vatican. Il est bien évidemment qu’un tel discours n’avait de sens que dans ce cadre. Pourquoi Pie XII ne l’a-t-il pas, dans ce cas, réécrit ? Les réponses peuvent être multiples : lorsqu’il est élu, le 2 mars, l’urgence semble être pour lui de vouloir préserver la paix. Le nazisme et le communisme ayant déjà été condamnés, tous les deux, les années précédentes (la condamnation du nazisme est en partie dû à son action – cf. article à ce sujet), l’impératif n’était donc pas de renouveler une nouvelle fois les condamnations. Pie XII étant un fin diplomate a préféré privilégier l’action diplomatique aux discours tonitruants et… inefficaces, en témoignent les nombreuses condamnations faites du temps où il était nonce et secrétaire d’Etat, en témoignent aussi les nombreux discours de Pie XI contre le nazisme !


  • A propos des archives vaticanes


Paradoxalement, La Croix est plus féroce que Libération dans le choix de ses propos : Emma Fattorini aurait « exhumé » ce texte des archives. On imagine très bien la situation : un document plein de poussières, caché derrière je ne sais quelle étagère ou glissé volontairement dans un dossier que personne ne viendrait consulter. Mais pourtant, tous les documents mis à la disposition des historiens sont classés par des archivistes consciencieux pour faciliter la tâche.

Ce document n’a rien d’un « petite bombe », comme le prétend Libération, dans la mesure où tous ces documents ont été étudiés par ceux qui sont en charge de la cause de béatification. Ce n’est une bombe que pour des médias qui ignorent tout du sujet.

Lorsque Radio culture écrit sur son site Internet : « En Italie, ce sont les archives du Vatican qui parlent, enfin ! », on ne peut qu’être attristé par la sottise d’une telle affirmation. Les archives « parlent » depuis longtemps, le jésuite Pierre Blet a écrit une magnifique synthèse à ce sujet.

Et on peut être sûr que les médias en profitent à chaque fois pour dénoncer le refus du Vatican d’ouvrir ses archives. Radio culture n’hésite pas à affirmer que Jean-Paul avait ouvert les archives « sous la pression internationale ». C'est évidemment un mensonge puisque toutes les archives ouvrent irrémédiablement les unes après les autres. Là encore, la manœuvre est habile quoique la technique soit éculée. Le Vatican ne refuse rien du tout. Mais il est impératif de trier, classer et répertorier tous les documents avant de les mettre à la disposition des chercheurs. Sans quoi, les sources seraient incomplètes parce que réparties dans trop de services différents (et le Vatican en compte beaucoup !) ; sans quoi également, des documents risqueraient de disparaître par négligence. Un tel travail ne peut bien évidemment pas se faire du jour au lendemain… C’est un principe de bon sens !


  • Un air de déjà vu…


Cette polémique autour du discours de Pie XI n’est pas sans rappeler celle, on ne peut plus similaire, sur l’encyclique préparée par le jésuite américain La Farge à la demande du pape Ratti, et qui fut évincée par Pie XII après son accession au trône de Pierre. Cette encyclique était, dit-on, une condamnation sans appel de l’antisémitisme. En réalité, le texte est bien plus complexe. Mais ce n’est pas l’objet de l’analyse présente. Un article a déjà été publié à ce sujet…


  • Quel est l’enjeu de cette polémique ?


Comme je l’ai dénoncé dans mon étude, l’enjeu réel de cette polémique n’a aucun rapport direct avec Pie XII. Ce dernier sert de prétexte à l’opposition frontale entre deux prétendus courants dans l’Eglise, et ainsi saper les fondements de l’autorité actuelle de l’institution. « Il existe deux conceptions différentes de l’Eglise. Il y a d’un côté une idée de l’institution où c’est la dimension spirituelle qui prime et une autre conception qui pense davantage à l’aspect politique des choses. » (Emma Fattorini citée par Libération)

Il serait intéressant de savoir dans quel contexte a été prise cette phrase… Mais pour qui connaît l’Eglise, cette opposition n’a pas lieu d’être. L’enjeu est bien entendu de montrer que lorsque l’Eglise intervient dans le champ politique, elle est aussi coupable qu’un régime totalitaire, si bien qu’elle ferait mieux de s’en tenir à la seule dimension spirituelle. Nous sommes ici devant une tentative simple, basique mais efficace, de réduire l’Eglise à une affaire privée.


  • Bref... rien de neuf sous le soleil !


Il faut s'attendre à ces attaques, après l'annonce des progrès du procès pour la béatification. La légende noire dont est victime Pie XII est d’autant plus délicate à traiter qu’elle repose sur une fable bien ficelée, faite d’éléments épars, « qui aimerait bien avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout » ! La malveillance continuelle des médias, y compris ceux qui se prétendent bien disposés, est impressionnante, à tel point qu’on en vient à se demander s’il ne vaut pas mieux laisser tomber les argumentations historiques pour attendre la plus belle des réponses : la béatification de Pie XII.


Pierre GELIN